Après ce qu’on appelle désormais l’effondrement des grands discours – christianisme, freudisme, marxisme, structuralisme – et nonobstant sa prétendue mort, jamais la philosophie ne s’est aussi bien portée. Et, en même temps, jamais elle ne fut aussi mal... Bien, car, sans discontinuer, on attend d’elle du sens, des réponses à des questions éthiques et politiques, donc existentielles : comment penser, vivre et agir sans repères transcendants dans un monde soumis aux seules lois du marché ? Mal, parce que, face à cette demande généralisée, l’offre permet aux médiocres, aux marchands, aux cyniques, aux opportunistes, de fourguer une série de marchandises de contrebande..

Premier temps : misères de la philosophie. Dans cet univers aussi impitoyable que les autres – le sage ne se sépare jamais de sa dague et de ses poisons ! –, faussement policé mais vraiment brutal et sauvage, qui légitime le philosophe ? Les études universitaires ? L’agrégation ? Le doctorat ? L’enseignement de la discipline ? Sûrement pas, il y aurait pléthore. Un Michel-Edouard Leclerc, par exemple, élève de son ami Michel Serres, diplômé de la Sorbonne, semble difficilement mériter l’épithète.

Dans l’Antiquité, la chose est simple : le philosophe vit en philosophe. La preuve de son essence ? Son existence. On voit à ses habitudes alimentaires, sa coupe de cheveux à ras ou son système pileux hirsute, son bâton, son écuelle, son manteau de lin blanc ou sa loque trouée, qu’on a affaire à un pythagoricien, à un stoïcien ou à un cynique. Car, à cette époque, le philosophe désigne l’individu qui met en pratique une théorie lui permettant de viser la sagesse – un état de béatitude entre soi et soi, soi et les autres, soi et le monde.

Le christianisme officiel modifie la définition pour des siècles. Encore aujourd’hui, nous vivons en partie sous le régime chrétien. Celui-ci nomme philosophe le personnage qui met son intelligence, son savoir, sa rhétorique, son travail au service du pouvoir en place et forge à l’usage des puissants un arsenal conceptuel permettant ensuite la légitimation politique de son action.

Pendant des siècles, la philosophie fonctionne en discipline incestueuse et dans une logique de cabinets. On s’évertue à disserter sur le sexe des anges, leur nombre et l’agencement des trônes au paradis, l’excellence de la guerre sainte et juste, les fondements ontologiques aristotéliciens de la transsubstantiation et autres questions passionnantes d’un corpus scolastique qui fascine toujours quelques philosophes contemporains amateurs de sophisteries et de rhétoriques absconses.

Aujourd’hui encore, la philosophie est travaillée par ces deux traditions : lignage existentiel, lignage de cabinet. Les premiers pensent pour un salut individuel et visent une vie transfigurée, au-delà de la vie mutilée de la plupart. Ils sont philosophes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et tâchent de faire coïncider leurs pensées et leurs actions. Les seconds réfléchissent pour autrui, les autres, le monde, et ne s’appliquent ... Lire la suite de l'article